Décès de Monique Berlioux, Président d’honneur de l’AES

Nous avons appris avec infiniment de tristesse le décès, le 27 août à l’âge de 91 ans, de Monique Berlioux, Président d’honneur de l’Association des Ecrivains Sportifs, ancien Président de 2002 à 2006 et fidèle d’entre les fidèles de la confrérie du Sport et de la Littérature. Ses obsèques ont eu lieu dans la plus stricte intimité.

Monique Berlioux a accompli une carrière exceptionnelle. Championne de natation de haut niveau dans les années 1940-1950, journaliste, écrivain, elle fut Directeur exécutif du Comité international olympique pendant seize ans (1969-1985). Femme de conviction et de caractère, elle laissera un souvenir ineffaçable à toutes celles et tous ceux qui l’ont connue.

L’Association des Ecrivains Sportifs présente ses condoléances à sa famille, ses proches et ses amis. Elle lui rendra hommage à l’occasion de la traditionnelle Cérémonie de remise des Prix de l’AES qui aura lieu le Jeudi 19 novembre 2015 à 18h00 au Ministère des Sports à Paris. Le nom de Monique Berlioux restera associé au Prix Etranger Sport & Littérature dont elle a inspiré la création et qu’elle parrainait depuis 2013.

Voici le témoignage d’Eric Lahmy, membre du Bureau de l’Association des Ecrivains Sportifs et membre du Jury des Prix Sport & Littérature. Ce témoignage est extrait de Galaxie Natation, le blog d’Eric Lahmy.

 

Monique Berlioux, une grande dirigeante

Par Eric Lahmy

Avec Monique Berlioux, qui vient de disparaître ce matin à Azay-le-Brûlé des suites d’une longue maladie, c’est une sorte de monument du sport qui disparait. Quand je parle des grands dirigeants français du sport des dernières années, je songe aux présidents que furent Fernand Sastre au football, Philippe Chatrier au tennis, ou bien que sont Jean-Luc Rougé en judo, Michel Platini en football ou encore Jean Todt dans les sports automobiles. Liste non limitative. La place de Monique Bermioux est parmi ces gens qui ont représenté la France à l’international et changé le sport.

Je la rencontrai pour la première fois en juin 1984 à l’enterrement de sa mère, Suzanne, femme supérieurement intelligente, qui avait été l’entraîneur de Christine Caron, et qui devait plus ou moins clairement jouer pour moi le rôle d’une grand’mère de substitution. C’est dire si j’étais secoué à son décès et je crois que l’affection que je vouais à la mère me rapprocha de sa fille. Ce que je savais d’elle était assez mince, sinon qu’elle avait été pendant un nombre incroyable d’années championne de France du 100 mètres dos, championne d’Angleterre, demi-finaliste olympique et l’une des chevilles ouvrières de la natation synchronisée (elle préférait le terme : ballets nautiques) en France. Puis elle était devenue journaliste, avait occupé des postes au Ministère des sports, enfin à l’international.

Deux mois plus tard, pendant les Jeux olympiques 1984 à Los Angeles, Monique Berlioux, alors le Directeur du Comité International Olympique, m’invita à un déjeuner à son hôtel, auquel participait le gratin des journalistes olympiques ; je me demandais un peu ce que je faisais là quand, me prenant à part, elle me demanda si je pouvais prendre en mains la Revue Olympique. Je ne voulais pas quitter L’Equipe, aussi obtint-elle de la Direction de mon journal que j’accorde un certain temps à la revue dont la qualité, disait-elle avec raison, n’était  « même pas suisse, tout juste vaudoise. » Cette collaboration dura un an, Monique ayant donné sa démission du CIO où, après des années d’entente avec Sigfrid Edström, Avery Brundage et Lors Killanin, ses relations avec le nouveau président Juan Antonio Samaranch se passaient beaucoup plus mal.

Je dois dire que, parmi les patrons que j’ai côtoyés, Monique fait partie de ce que j’ai trouvé de mieux. Elle avait une réputation assez ambigüe, en raison de sa « dureté », et quand les journalistes américains disaient d’elle qu’elle était « le seul homme du CIO », on ne savait trop s’il s’agissait là d’une critique ou d’un compliment.

Mais après quelques tâtonnements pour trouver la bonne distance, je vis que, si ça ne rigolait pas toujours autour de son bureau, Monique avait toutes les qualités de ses présumés défauts. Elle faisait confiance, n’avait peur de rien ni de personne, prenait sur elle les mauvaises décisions, sans jamais se retourner sur ses subordonnés, semblait très heureuse des succès de son entourage sans chercher à se les attribuer, et si elle était capable de savonner quelques têtes, elle ne les coupait jamais. Je ne me souviens pas qu’elle se soit séparée d’un collaborateur et elle se préoccupait du sort de chacun d’eux. Quand elle eut quitté le CIO, elle passa un temps considérable à replacer ceux qui l’avaient suivie. Elle ne se lavait pas les mains du sort de ses fidèles.

A la différence de toute une école de patrons qui ne pratiquent rien de mieux que les coups tordus, Monique, quand ça n’allait pas, vous prenait de face, en tête à tête, mais ne vous poursuivait pas de sa vindicte. Je préfèrerai toujours ce côté soupe au lait aux mielleux de tout poil auxquels j’ai eu affaire.

Mais surtout, si je devrais mettre en avant une qualité, c’était son sens de l’amitié. Monique, qui avait la dent dure, aimait son entourage et savait le montrer. Cela pouvait être un chef d’Etat comme Jacques Chirac, le comte de Beaumont, son mentor, une équipière comme Nicole Darrigrand, un ami plumitif comme Serge Laget, l’attaché olympique Roger De Groote ou encore Jean-Louis Meuret, le regretté chef de la communication de la FINA, c’était la même fidélité. En juin dernier, elle nous avait invités à déjeuner, Serge et moi, au restaurant Le Vauban, à Paris en compagnie de sa fille adoptive, la fidèle Marie Chevalier-Berlioux, trois jours avant d’être hospitalisée en vue d’une redoutable opération et nous avait mis au courant de son état de santé.

Eric Lahmy
 

Une carrière exemplaire

BERLIOUX Monique, Edith, Colette] (Metz, 22 décembre 1923 – Niort, 27 août 2015). Meilleure nageuse de dos française pendant près de quinze ans, entraînée par sa mère Suzanne, elle devient championne de France cadettes du 100 mètres dos et 3e puis 2e des championnats de France en 1938 et en 1939. Pendant l’invasion allemande, les Berlioux quittent Paris pour Courseulles-sur-mer, en Normandie, où Suzanne a charge d’une classe. Monique, elle, se rend chaque matin à bicyclette au lycée de Langrune, situé à huit kilomètres. En 1941, Monique remporte son premier titre de championne de France du 100 mètres dos (1’25’’), qu’elle conservera sans interruption jusqu’en 1952, nageant 1’22’’2 (1942), 1’24’’ (1943, critériums), 1’21’’8 (1944, critériums), 1’21’’2 (1945), 1’20’’4 (1946), 1’19’’ (1947), 1’20’’5 (1948), 1’18’’6 (1949), 1’20’’5 (1950), 1’23’’1 (1951) et 1’22’’4 (1952). Elle est aussi championne de France du 400 mètres (6’10’’8 en 1945), deux fois championne d’Angleterre sur 150 yards en 1947 et en 1950, 6e des Championnats d’Europe de Monaco en 1’20’’. En 1948, deux semaines après avoir été opérée de l’appendicite, elle nage son épreuve de prédilection aux Jeux olympiques de Londres, et parvient en demi-finale (1’18’’8) où elle échoue avec le 13e temps total (1’20’’2). La finale est remportée par Karen Harup. Elle est encore 8e des Championnats d’Europe de Vienne en 1950. Pendant sa carrière, elle améliore à plusieurs reprises le record de France du 100 mètres dos, dont elle s’empare en 1943 avec un temps de 1’19’’8 et qu’elle amène à 1’19’’5, 1’19’’, 1’17’’8 (1943), 1’17’’3 (1945), 1’16’’9 (1948), 1’16’’6 (1949). Elle améliore aussi le record du 200 mètres dos en 2’54’’2 (1942), 2’50’’ (1943), 2’49’’3 (1947) et 2’48’’ (1948).

Dirigeante, Monique Berlioux fonde le Nautic Club de France, spécialisé en natation synchronisée, un tout jeune sport que ses équipes vont dominer, mettant fin au monopole des Mouettes de Paris. Elle préside la Commission de natation synchronisée de la Fédération française.

Journaliste, elle travaille pour le Parisien LibéréFront NationalL’AuroreFigaroObserverLa Libre BelgiqueRevue Olympique, ORTF, BBC, ABC et CBS). De 1960 à 1966, elle est chef du service de presse et d’information au cabinet de Maurice Herzog, Secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports, puis de son successeur François Missoffe, Ministre de la Jeunesse et des Sports). En 1966 et 1967, elle est chargée d’inspection générale au Ministère de la Jeunesse et des Sports. De 1967 à 1969, elle devient chef de la presse et de l’information au Ministère de la Jeunesse et des Sports. Début 1970, elle est directrice de l’administration et de l’information puis directrice générale des Congrès olympiques de Varna et de Baden-Baden.

De 1975 à 1985, elle est directrice exécutive du Comité International Olympique. Mais si elle s’entend bien avec les présidents Avery Brundage et Lord Killanin, ses relations avec Juan Antonio Samaranch sont très difficiles et elle démissionne en 1985, au cours de la session de Berlin. Elle œuvre notamment à l’introduction de la natation synchronisée dans le programme olympique aux Jeux olympiques de 1984.

De 1985 à 1996, elle est conseillère technique au cabinet du Maire de Paris, Jacques Chirac. Elle dirige la Fédération des Internationaux de France, à la suite d’Alfred Schoebel, et crée avec les Gloires du sport un Panthéon sportif à la française. Elle publie plusieurs ouvrages, dont La Natation (1947, 1961), où la première, elle consacre une large section à la natation synchronisée. Mon Séjour chez Mao-Tse-Toung (1955), suite à une invitation lancée par les Chinois dont elle dira en plaisantant : « Ils m’avaient confondu avec ma sœur Lucette, qui pensait là-dessus différemment de moi ». Suivent : Les Jeux Olympiques (1956), Olympica (1964), D’Olympie à Mexico (1968), autant d’ouvrages d’histoire des Jeux depuis les origines. Jacques Chirac, La Victoire du Sport (1988), Les Amis de Paris (1988) sont publiés alors qu’elle est conseillère à la Ville de Paris, tout comme La France et ses champions, un Siècle de Sport(1991).

Elle publie en 2007 un ouvrage monumental sur les Jeux olympiques d’hiver 1936, très informé, Des Jeux et des Crimes, 1936, Dans Le Piège Blanc Olympique, où elle évoque l’organisation par les Nazis des Jeux olympiques d’hiver 1936. Pour elle, ces Jeux, fort négligés par les historiens, sont historiquement plus importants que ceux d’été de Berlin, parce qu’ils les précèdent chronologiquement et que leur organisation est à elle seule une victoire d’Hitler. Sa thèse est que, si ces Jeux d’hiver avaient été boycottés, il n’y aurait pas eu de Jeux d’été, le prestige du Führer se serait trouvé amoindri et l’histoire aurait été changée. Une version abrégée de cet ouvrage, Un Hiver olympique, sort en 2008. Elle publie aussi Les Gloires du Sport.

Monique Berlioux a été empêchée par Juan Antonio Samaranch de donner son avis sur les questions olympiques, sous peine de procès, ce qui nous a privés jusqu’ici d’un livre qui aurait éclairé des points d’histoire d’une période charnière des Jeux olympiques. A partir de 2013, elle s’est attachée à reprendre une réflexion basée sur ses mémoires des années olympiques à Lausanne. Malgré de graves problèmes de vision (glaucome rétrécissant) et des ennuis de santé divers, elle avait courageusement avancé, comme à son habitude, dans ce projet.

(Extraits de Galaxie Natation, Jeudi 27 août 2015)