Opinions

« Portraits légendaires de la boxe » : les grands boxeurs remis dans la lumière par Guy Lagorce et Sylvie Girard

Dans la désormais célèbre collection « Portraits légendaires » des éditions Tana, voici l’album consacré aux boxeurs. Il est signé par l’ancien champion d’athlétisme, Guy Lagorce, devenu journaliste-écrivain ou écrivain-journaliste, et par Sylvie Girard, traductrice et passionnée de sports parmi les multiples cordes à son arc. Guy Lagorce m’avait fait le grand plaisir de chroniquer mon premier livre consacré au sport, celui sur le Racing club de Paris.
La force de cette collection, c’est le mariage des mots avec les photos mieux que dans le journal qui s’en vante. C’est une nouvelle fois dans le mille. La galerie de portraits est magnifique. Enfin des images qui sont fortes comme des tableaux.
Les portraitistes anonymes de jadis avaient plus de talent que les fausses gloires de la pellicule. Les reporters d’agence, notamment ceux de Keystone, travaillaient bien et sans moteur. Il captait l’âme des boxeurs.
L’album est présenté sous la forme de cinq chapitres :
• Les Légendes (Georges Carpentier, Marcel Cerdan, Muhammad Ali, Ray Sugar Robinson, Joe Louis, Rocky Marciano…
• Les Stylistes (Gene Tunney, Floyd Paterson, Ray Leonard…
• Les Puncheurs (George Foreman, Roberto Duran…)
• Les Démolisseurs (Jack LaMotta, Carlos Monzon, Mike Tyson…)
• Les Phénomènes (Panama Al Brown, Maw Schmeling…)
Je vous conseille de vous procurer ce livre - à un prix abordable - pour vous et/ou pour offrir.
Les Stylistes et les Phénomènes nous permettent de retrouver des champions oubliés : le playboy Gene Tunney - aussi beau que Clint Eastwood - , « la Brindille Willie Pep », « le Faucon cubain Kid Gavilan », et « Mâchoire de fer Eugène Criqui ».
Tous ces champions ont écrit les grandes pages du Noble Art qui fascine tant les écrivains, les peintres, les cinéastes, les acteurs, tous les artistes en général.
Au-delà de la boxe, il n’y a plus rien, sauf le duel armé. Les boxeurs imposent le respect.
Il y a quelques jours, on a assisté au dernier combat de Jean-Marc Mormeck. Le champion a été d’une dignité absolue. Les politiciens français actuels à côté de Mormeck ne sont que vulgarité.
Il est vraiment triste de voir que la boxe soit si mal traitée dans les médias.
La boxe ne permet pas des carrières surcotées comme il en existe dans le football.
Grand merci aux éditions Tana de permettre au duo Lagorce - Girard de remettre dans la lumière tous ces grands astres de la boxe que l’on placardise trop souvent dans les geôles de la mémoire.

Bernard Morlino


• Portraits légendaires de la Boxe, par Sylvie Girard et Guy Lagorce, Tana Editions, 168 pages, 29, 95 €
[Post dédié à Arthur Cravan]
Portraits légendaires de la boxe » les grands boxeurs remis dans la lumière par Guy Lagorce et Sylvie Girard

Hommage au coach Pierre Pibarot, ancien sélectionneur de l'équipe de France et pionnier des centres de formation

Profitons de la trêve internationale pour saluer un grand ancien auquel on doit beaucoup. Très bon demi-centre, Pierre Pibarot (1916-1981) évolua dans son Sud natal, à Alès et à Nîmes, aussi bien joueur qu’entraîneur, avec cependant des incursions à Sochaux et à Paris, au Racing et à la tête des Bleus. Né le 23 juillet 1916 à Alès, le grand éducateur a laissé une très importante empreinte dans le football français. Si nous étions en Angleterre, il aurait sa statue devant le stade d’Alès, sa ville natale. L’enceinte porte son nom, ce qui était bien le minimum. Voilà une très bonne décision car, en football, on n’a - hélas ! - qu’une mémoire de 15 jours, et j’exagère à peine. Il est connu pour avoir été un adepte de la défense en ligne. En son temps, on ne parlait pas de coach mais de théoricien. Il fut à Alès ce que son homologue Albert Batteux fut à Reims. Certes on ne peut comparer les deux parcours car les moyens n’étaient pas les mêmes : Alès est un club de L2.
Au plan national, il est devenu sélectionneur de l’équipe de France le 3 octobre 1951 lors d’Angleterre-France (2-2) au stade de Highbury devant près de 57 000 personnes. Pierre Pibarot remplaça Paul Baron et opta pour la contre-attaque en alignant deux arrières centraux (Firoud et Jonquet), deux relayeurs très techniques (Baratte et Bonifaci), un avant de soutien et un ailier gauche qui jouaient en piston (Flamion et Doye). C’est lui qui introduisit Kopa en équipe A lors du mémorable France-Allemagne (3-1) pour les retrouvailles d’après-guerre. Antoine Bonifaci m’a raconté que jamais il n’avait entendu un public français chanter aussi fort la Marseillaise. Le 5 octobre 1952, le onze tricolore de Pibarot a donc largement battu les futurs champions du monde 1954. Ce match à Colombes fut le premier de l’Histoire des Bleus à être diffusé en direct à la télévision. Au terme du tournoi mondial, Pierre Pibarot accuse « une certaine presse » d’avoir déstabilisé les Bleus pendant la compétition. Après 23 matchs à la tête des Bleus, il quitte la sélection le 25 septembre 1954, avec un bilan plus que favorable : 13 victoires, 4 nuls et 6 défaites, 56 buts marqués contre 34 encaissés. A cette époque, la sélection avait une direction collégiale subissant de fortes pressions internes. Le 12 juin 1955, il fut nommé directeur technique national pour devenir un historique DTN. Par la suite, il fut aussi entraîneur de l'équipe de France espoirs.
Son passage au Racing Club de Paris a raté de peu une double consécration en Division 1 - future Ligue 1 - finissant deux fois deuxième, alors que Pibarot imposait un football de feu incarné par Joseph Ujlaki et Thadée Cisowski, deux attaquants mythiques, un grand n°10 et un grand n°9. Il y avait aussi Taillandier, Heutte, Marche, Van Sam. Etrangement, le RCP perdait des points à domicile à une époque où Monaco brillait sur son rocher avec Théo, Douis et Cossou, prenant le relais du grand Nice de Nurenberg et de Papa Barrou. Pierre Pibarot a eu les impondérables contre lui, lors de son passage au RCP. Son Racing, au football à la fois solide et offensif, écrivit les dernières grandes heures des Pingouins.
Le terrain d'honneur du centre national de football à Clairefontaine porte aussi le nom de Pierre Pibarot et pour cause : il fut le premier directeur technique de l'Institut national du football de Vichy, soit l’INF Vichy, centre de formation français de football, basé à Vichy (Auvergne). L’INF Vichy a ouvert ses portes le 6 novembre 1972 sur l’initiative de la Fédération française de football en accord avec le Groupement du Football Professionnel et l'Union nationale des footballeurs professionnels (UNFP). Il fonctionne en lien avec le CREPS de Vichy qui a ouvert au même moment avec 40 stagiaires de plus de 16 ans, sélectionnés sur concours, la première année.
Le premier directeur du CREPS abritant et gérant l’INF fut Jean Forestier. La direction technique incombait à Pierre Pibarot qui encadrait les entraîneurs Pierre Barlaguet, Joaquim Francisco Filho, Gérard Banide et Philippe Troussier. L’équipe était incorporée dans le championnat national, en juniors [deux coupes Gambardella] et en seniors [champions de D3 et D4]. A sa création, Pierre Pibarot se contenta de matchs amicaux mais à partir de la saison1973-1974, les générations successives évoluèrent en D3 pour l'équipe fanion et entre la D4 et la Division d'Honneur pour l'équipe réserve. En 1990, l'INF Vichy a fermé ses portes après avoir permis à plusieurs dizaines de jeunes français de devenir footballeur professionnel. Pierre Pibarot n’ait pas vu la fin de cette aventure qui fut l’œuvre de sa vie. Si certains joueurs, tel Patrice Evra, ont le mental suffisamment costaud pour s’être fait une place au soleil avec le football de la rue, il était bon que des jeunes suivent le cursus de Vichy sans tomber dans le cliché du joueur trop materné. Chaque année l'Institut national du football de Vichy recevait 200 à 300 candidatures d’où il fallait retenir une trentaine de joueurs la saison. En fin de chaque session, trois ans plus tard, quinze bons joueurs souvent de 18 ans quittaient le centre en direction d'un club. Les jeunes footballeurs suivaient des cours de comptabilité, commerce ou mathématiques. Tous ne devenaient pas professionnels de L1 ou L2 mais ils rejoignaient la D3 ou devenaient professeur de gymnastique. Pierre Pibarot aimait dire: « Nous ne cherchons pas à briller, mais à construire quelque chose de solide. Les titres viennent en supplément. L'important étant de former des footballeurs complets sur les terrains et dans la vie ». L'INF Vichy a aidé l’éclosion de nombreux joueurs français : Erick Mombaerts, Jean-Luc Etorri, Didier Christophe, Albert Cartier, Philippe Thys, Pascal Olmeta, Frédéric Antonetti, Alain Casanova, Bernard Ferrer, Jean-Pierre Papin, Jean-Claude Nadon, Didier Tholot, Claude Barrabé, Hubert Fournier, Bruno Valencony, et Guillaume Warmuz. On voit que la liste comprend de grands noms du football français, voire international quand on se réfère à Papin Ballon d’or ! On notera aussi la forte présence de gardiens de buts. Pibarot connaissait l’importance de ce poste: « Il n’y a pas de grandes équipes sans grand gardien de but ». 100 % raison. Le premier maillon, c’est le goal.

Bernard Morlino

Jacques Anquetil et Philippe Brunel vingt ans après…

Le 18 novembre 1987, Jacques Anquetil s'échappait au cours de son dernier contre-la-montre. À l'automne 1994, Philippe Brunel recevait le Prix Pierre-Chany, récompensant son article intitulé "Jacques et Janine". Aujourd'hui, Christopher, jeune homme discret ne recherchant aucune lumière et devant vivre dans la mémoire d'un père qu'il n'aura pratiquement pas connu, vaquera à ses occupations. Je doute qu'il se soit rendu au banquet organisé chaque 18 novembre à Quincampoix auquel Raymond Poulidor participe chaque année.
Pour toute une génération perdue, Anquetil défiait les bonnes intentions. Ayant peur de la foule, celle-ci le montra du doigt. Préférant plutôt garder ses encouragements à l'endroit de Poulidor, un Français plus accessible et leur ressemblant sans doute davantage. Alors Jacques vécut à 100 à l'heure. En lançant des défis. Que lui concoctait Raphaël Geminiani, le Grand Fusil. D'ailleurs, Raphaël restera longtemps orphelin de son dauphin, ratant de fort peu la signature d'Eddy Merckx fin 1965, quand celui-ci préféra la sécurité de la maison Peugeot à l'épopée vers Ford-Gitanes qui l'aurait propulsé aux côtés de Jacques précisément.
L'article primé par votre confère de « L'Équipe » en 1994 a - mieux qu'un livre ou une biographie - réhabilité la personnalité bouleversante de Jacques Anquetil. Ses détracteurs - tel ceux de Miguel Indurain au début puis milieu des années 90 - ne retenaient que son image mêlant froideur et mutisme hautain. Ses fans, eux, ne retenaient que ses succès. Mais les uns comme les autres l'ont-ils vraiment jamais compris ? Se sont-ils une seule fois intéressés à l'homme, au personnage, une fois dépouillée de sa carapace de héros et de ses socquettes de coureur cycliste professionnel ?
Alors merci à Philippe Brunel qui, il y a donc 20 ans cet automne, a sans grandiloquence fait sans doute découvrir ce jour-là à des milliers de lecteurs qui en vérité se cachait sous le masque de Jacques Anquetil. Et merci pour Janine, laquelle continue d'exister non pas sans mais avec lui. Car Jacques et Janine ont toujours été indissociables.

Hervé Caillaud

Le but mémorable de Pastore contre Chelsea

« Lors de Paris SG-Chelsea (3-1) en quarts de finale aller de la Ligue des champions, Javier Pastore a marqué un troisième but très important, celui souvent synonyme de qualification. Il a préparé son but en faisant un relais. Ensuite, il a pris ses responsabilités et a tenté un raid solitaire le long de la ligne de corner, avec la volonté d'effacer adversaire sur adversaire. Suivant son idée soudaine d'aller au but tout seul, il a avancé et contrôlé le ballon, dribblant toute la défense londonienne figée sur place. Les joueurs de Chelsea fatigués par le match étaient K.O. Laurent Blanc a bien fait de faire entrer l'Argentin en fin de match. Les joueurs techniques peuvent mieux s'exprimer quand les rivaux n'ont plus rien dans les jambes. Une fois son slalom terminé, Pastore a fusillé le goal dans un trou de souris.
Quand un virtuose réalise une telle action, tous les autres joueurs, y compris ses partenaires, semblent s'arrêter de jouer, tant ils sont surpris par l'exploit qui est en train de naître sous leurs yeux. José Mourinho a dit que ce but était une « blague » car ses joueurs auraient dû stopper la trajectoire de Pastore sans faire penalty. En fait, le coach portugais était fou de rage car ce troisième but a été marqué au nez et à la barbe des défenseurs de Chelsea transformés en santons de Provence.
C'est grâce à ce genre de séquences de jeu que le football est le sport roi. On n'en voit rarement. Le Brésilien Garrincha en réalisait souvent au stade Maracaña, d'où sa légende. Bien sûr, il ne s'agit absolument pas d'une « blague » ou d'un but « casquette ». Il faut parler de feinte, de l'art de l'esquive, de dribbles chaloupés. Du grand art. Un but mémorable. »


Bernard Morlino

L’éloge de la confiance par Renaud Lavillenie

Quand le Français Renaud Lavillenie a battu le record du monde de saut à la perche en salle, franchissant 6,16 m dès son premier essai, samedi 15 février 2014 à Donetsk, en Ukraine, l’athlète n’est pas soudainement devenu meilleur qu’avant de s’élancer vers la barre. Il suffit de voir son palmarès international pour s’en persuader :

2009 - Champion d’Europe en salle à Turin, 1er avec 5,81 m Champion d’Europe par équipes à Leiria, 1er avec 6,01 m Championnats du monde à Berlin, 3eme avec 5,80 m

2010 - Champion d’Europe par équipes à Bergen, 1e avec 5,70 m Champion d’Europe à Barcelone, 1er avec 5,85 m Ligue de diamant, 1er Coupe continentale à Split, 2eme avec 5,90 m

2011 - Champion d’Europe en salle à Paris, 1er avec6,03 m Championnats du monde à Daegu, 3eme avec 5,85 m Ligue de diamant, 1er

2012 - Champion du monde en salle à Istanbul, 1er avec 5,95 m Champion d’Europe à Helsinki, 1er avec 5,97 m Médaille d’or aux Jeux olympiques à Londres, 1er avec 5,97 m Ligue de diamant, 1er

2013 - Champion d’Europe en salle à Göteborg, 1er avec 6,01 m Champion d’Europe par équipes à Gateshead, 1er avec 5,77 m Championnats du monde à Moscou, 2eme avec 5,89 m Ligue de diamant, 1e

Impressionnant ! Renaud Lavillenie était déjà un immense champion avant d’effacer le précédent record mondial de la spécialité détenu depuis 21 ans par l’Ukrainien Sergueï Bubka, considéré comme le plus grand perchiste de tous les temps avec 6,15 m.
Désormais Lavillenie a remporté tout ce qu’il est possible de gagner. Son record mondial le situe dans la galaxie des plus grands champions français : Mimoun, Cerdan, Killy, Prost, Perec, Zidane, Manaudou, Loeb, Riner.
Après son record du monde, les médias se sont emparés de son exploit pour faire les gros titres. Les sportifs de haut niveau procurent des bonnes nouvelles. Celles dont on a tant besoin car d’habitude on nous inonde de catastrophes en tous genres. Beaucoup de gens s’identifient aux sportifs qui accomplissent une grande performance alors qu’ils n’en sont que les spectateurs, voire téléspectateurs. Le sport est si attractif que l’on finit par croire qu’on a réalisé le saut de Lavillenie nous-mêmes.
Il convient de regarder de plus près ce qu’a fait Renaud Lavillenie. En premier lieu, il nous a montré une fois de plus qu’il pense toujours pouvoir réaliser ce qu’il veut faire. Sinon il n’aurait jamais franchi toutes ces barres si élevées au cours de sa carrière. Penser réaliser ce qu’on veut faire, c’est preuve d’une immense confiance en soi.
La perche est un très grand sport car elle nécessite d’être en harmonie totale. Il faut être prêt physiquement, bien choisir son matériel, courir vite en parfait équilibre, s’élancer au bon moment après avoir bien engagé la perche, monter le plus haut possible, commencer à franchir la barre lorsque le corps a atteint sa vitesse limite, repousser la perche avant la rotation du corps, ne pas toucher la barre lors de l’amorce de la chute dans la fosse… Pour être combinés, tous ces paramètres demandent une immense technique.

Quand il est redescendu des airs, Renaud Lavillenie a vu que la barre était restée fixe. Avant même d’avoir regagné le sol, il savait qu’il avait battu le record du monde. On a pu lire sa joie sur son visage si expressif.
Ensuite, il a manifesté son bonheur comme le fit Bob Beamon lorsqu’il sauta 8,90 m en longueur pendant les Jeux olympiques de 1968 à Mexico. La meilleure performance mondiale du Français ne s’est pas déroulée n’importe où. Lavillenie est devenu l'homme qui saute le plus haut du monde à Donetsk, en Ukraine, sous les yeux de Sergueï Bubka qui jadis régnait dans ces mêmes lieux.
Les deux champions ont été réunis pour la photo. On a pu voir que le Français (67 kg) atteint les sommets sans dépasser les 1, 80 m qui est la taille habituelle des meilleurs perchistes.
Après son record du monde, Renaud Lavillenie s’est blessé à un pied à la réception d’un autre saut tenté à 6,21 m. Image frappante de voir le champion se déplacer avec des béquilles le jour de son exploit. Cette blessure ne doit rien au hasard. Autant le saut héroïque a ponctué une préparation au cours de laquelle le champion était concentré à 100 % et plus ! Autant sa tentative à 6,21 m est intervenue dans un moment euphorique. Certes, pour franchir 6,16 m, il faut sauter plus haut que cette marque mais pour y parvenir on doit avoir l’esprit et le corps en totale osmose. Ce n’était pas le cas lors de l’essai pour améliorer le record du monde de fraîche date. Il va falloir que Lavillenie retrouve tous ses esprits pour repartir de plus belle.
La leçon à retenir, c’est que l’on doit tout coordonner lorsque nous décidons d’accomplir une tâche. Si Lavillenie s’est blessé, c’est qu’il avait escamoté trop de paramètres lors de sa tentative à 6, 21 m. Samedi 15 février 2014, Renaud Lavillenie nous a montré deux gestes antinomiques, exactement comme Maradona en 1986 quand le footballeur a ouvert le score avec l’aide de la «main de Dieu » avant d’inscrire un second but décisif d’anthologie, partant de son camp pour dribbler toute l’équipe de la RFA - ou presque - afin d’aller conclure d’un tir foudroyant. La force des champions réside dans leur démonstration par des actes et non par des mots. C’est pourquoi beaucoup écrivains aiment le sport, à commencer par Albert Camus.

Bernard Morlino

lavillenie

Renaud Lavillenie lors de son record du monde du saut à la perche avec un bond de 6,16m le 15 février 2014 à Donetsk (Ukraine).

Les tours de piste de Paul Fournel sur le Vélodrome
de Saint-Quentin-en-Yvelines

La dernière fois que j’avais vu un vélodrome couvert permanent, j’avais dix ans et c’était le Vel’ d’hiv’ de Saint-Etienne. Il a été détruit peu de temps après (pas à cause de moi). Il m’a suffit de patienter pendant 57 ans et me voici dans le tout nouveau Vélodrome national de Saint-Quentin-en-Yvelines à l’Ouest de Paris.
Cette fois, j’ai pris mon beau maillot d’honneur de l’As de Trèfle Stéphanois, j’ai emprunté un rutilant vélo Look (cadre alu, fourche carbone, pignon fixe 48x14, manivelles de 165, six petits kilos, la quintessence cycliste) et me voilà parti pour un baptême derrière un maître de cérémonie aux vaillantes cuisses. Je suis en compagnie de deux bolides : Bernard Darniche, ancien champion de rallye, et Paul Belmondo, ancien pilote sur piste, tous deux convertis aux joies de la bicyclette de très longue date.
C’est la première fois que je roule avec un pignon fixe et sans frein, je serre donc les fesses en espérant que cela me ralentira un peu. D’abord deux tours sur la partie grise qui est plate comme une limande, puis quelques tours sur la Côte d’Azur qui est donc bleue et ensuite nous voici sur la piste blonde dangereusement pentue. Jamais je ne tiendrai sur une pente pareille. Le premier réflexe est donc de se dire « Allons-y doucement pour voir » et c’est, bien sûr, le mauvais. Il faut y aller vite ! Il n’y a pas de choix et même très vite si on peut…
Jean-François Guiborel, le maître de l’anneau, nous repousse de proche en proche vers le haut : quelques tours sur la ligne noire (celle du compte juste des mètres et des centimètres), quelques tours entre la noire et la rouge, quelques tours sur la ligne bleue marine qui est si haute déjà et puis les grandes hauteurs et la grande largeur (la piste est très large et monte donc très haut). Il suffit de tenir un bon 32 km/h, de ne pas trop serrer le guidon, d’accélérer dans les virages, de maintenir la posture, de ne pas s’agiter, et tout roule…
Amis routiers, adeptes de la roue libre, surtout ne songez pas un seul instant à vous arrêter de pédaler, les conséquences seraient fatales. Ne songez pas à freiner non plus, le danger n’est pas devant, personne ne pourra piler devant vous, il est plutôt derrière, d’où les costauds déboulent et où il est bon de les tenir à l’œil.
Ce qui frappe d’abord, c’est le silence et le velours du roulement. La piste de bois est un régal de douceur, elle coule sous les roues comme une ligne droite interminable et donne une vraie envie de foncer. Les cuisses sont rapidement d’un avis contraire et le dos également qui souffre de devoir garder une position très basse et profilée.
La confiance vient peu à peu, la souplesse aussi, et c’est un vrai bonheur de se dire qu’on tient, quasiment à l’horizontale dans les virages, par la seule force de son jarret. Les tours s’enchaînent et peu à peu naît un léger vertige qui rend le monde abstrait et le souffle court.
Plus tard, sans doute, au prochain baptême, on en viendra aux accélérations, mais pour l’heure, il faut s’essayer à la décélération, laisser les jambes aller leur train, descendre vers le bleu puis le gris, ralentir sans violence, mettre les mains en haut du guidon et venir s’arrêter en caressant la belle rampe de bois qui sert d’ultime frein.
Et puis dégager doucement l’anneau parce que Monsieur Robert Marchand veut se chauffer avant sa tentative de record de l’heure des plus de 100 ans. Il en compte 102 et vise les 26 km/h. Il me reste donc exactement 35 ans pour apprivoiser la piste avant de tenter de battre son record de l’heure à mon tour...

Paul Fournel